Les dieux sont des usurpateurs.
Leurs sourires ne sont que les rictus de carnassiers, leur paix n’est que le reflet de leur orgueil, et leurs dons ne sont qu’une infime partie de ce qu’ils nous ont déjà pris. Du haut des treize cieux et des abysses des neufs enfers, ils déclarent avoir crée le monde à leur image et de leur propre chair, en un cycle et un être parfait.
Mais quand ils quittent les jardins éclairés de leurs paradis et s’isolent dans les espaces infinis de la pensée, leurs mensonges s’écroulent et ils se retrouvent face au vide. Face à eux-mêmes.
L’esprit des plus lucides entrevoit alors la vérité.
Malgré toute leur puissance, ils ne sont que néant. Ou tout au plus une force naturelle éveillée à la conscience par le Créateur, vacillant au bord du ravin de l’oubli. Pour eux il n’y a nul défi, nul destin, et même nul immortalité.
Car les dieux sont mortels aux armes des autres dieux, et aucun paradis ne les attend. Leurs temples peuvent brûler, leurs zélateurs être anéantis, leurs domaines volés par les autres. Ils basculent alors dans le Vide, et toute leur substance se disperse dans l’univers, les annihilant pour une éternité plus froide et cruelle que la morsure des glaciers.
Même les hommes, ces créatures ridicules qui s’épuisent vainement à les satisfaire, même eux ont été dotés par le Créateur d’un destin et d’une âme immortelle qui donne sens à leur existence. Les pantins ne sont pas ceux que l’on croit.
Certains ont compris qu’ils n’étaient que des outils éphémères, même à l’échelle des éons de leurs vies. Ils étaient déjà des êtres cruels et immatures, ils sont maintenant devenus fous, écrasés par leur vacuité.
Nous les avions pourtant prévenus.
A l’aube du monde, quand le Créateur engendra l’univers et les dieux, et que les dieux ordonnèrent le monde, nous naquîmes à même l’argile céleste, nous extrayant de la fange par l’ardeur brûlante de notre esprit et le verbe le plus subtil de l’Unique.
On nous prit pour des dieux, jusqu'à ce que les premiers d’entre nous fussent fauchés par la mort, et que Yum Cimil découvre son rôle dans la symphonie divine. Alors nous chutâmes, et ceux que nous avions fréquentés comme nos égaux nous adressèrent moins souvent la parole, et le faisaient désormais avec mépris et orgueil.
Pourtant, en contemplant l’œuvre du Créateur, nous avions
déjà deviné leur place et la nôtre. Et quand nos cités s’élevèrent vers le
ciel, que notre pouvoir sur les éléments grandit jusqu’au limite de la compréhension, que notre règne imprima sa marque sur le monde comme les dieux l’avaient fait avant nous, alors ils prirent peur.
Ils eurent peur qu’à l’immortalité de nos âmes nous
n’ajoutions leurs pouvoirs, et que nous nous débarrassions d’eux. Ils
disparurent alors de la terre et, se réunissant dans la plus sombre caverne du
plus profond des enfers de Xibalba, décidèrent nous exterminer.
Ils déchirèrent les plaines et les montagnes comme on
plie une feuille, soulevèrent les mers, arrachèrent la lave la plus brûlante
aux entrailles de la terre pour la déverser sur nos cités, nos compagnes et nos
enfants. Ils firent du monde une surface fumante, recouverte de tourbillons de limons, de nappes de gaz mortels et parcourue par leurs plus infâmes
serviteurs.
Nous aurions du tous périr, bien sûr. Mais certains survécurent, grâce aux capacités de notre race, ou aux connaissances immenses que nous avions déjà acquises. L’ignoble meurtre que les dieux avaient perpétré
ne resterait pas impuni.
Longuement j’ai réfléchi à ces faits, enfermé dans la Chambre de Jade. Dans la pierre polie j’ai scruté mon visage, et j’ai tenté de lire la joie dans mes
traits, en pensant au moment où je ferai payer les assassins. J’ai passé
d’infinies heures à sentir ma poitrine exploser sous la douleur des souvenirs
des êtres tendres aujourd’hui disparus. J’ai repensé aux longues étreintes sous le Soleil, au goût des choses vivantes, à la voix sifflante des miens.
Parfois j’ai cru revoir toutes ces choses autour de moi, mais ce n’était que la folie qui rongeait mon esprit au fur et à mesure des siècles.
J’appelais la mort des milliers de fois, rêvant d’un repos enfin éternel au
lieu de cette éternité de captivité au goût de poussière. Mais à chaque fois je m’interdis l’irréparable.
Car nous avions un plan.
Loin, très loin au-dessus de nos têtes, le monde continuait à vivre et les dieux à régner. Pour nous remplacer ils avaient du appeler une nouvelle race de serviteurs, car ils ne peuvent pas vivre sans dominer. Et parmi ces êtres frustes ils s’en trouveraient pour trouver les messages que nous avions laissés. Certains d’entre eux auraient assez de sagesse pour les lire, mais sans doute pas assez pour s’en abstenir.
Alors, quant ils feraient couler le sang pour obtenir nos faveurs, tout changerait.
Cet évènement était inévitable, et c’est pourquoi il advint.
Lentement, au rythme des cœurs que l’on arrachait, les
portes de la Chambre s’ouvrirent. Tout aussi lentement nous nous extrayâmes de la lente et chaude torpeur dans laquelle nous étions enfoncés sous le poids croissant de nos souvenirs.
Du long et lent sommeil de la jade, nous sortîmes pour
repter, ramper et nous courber sans fin dans l’immense labyrinthe de pierre qui nous séparait de la surface. Trop nombreux furent encore ceux qui moururent alors, emportant avec eux des siècles d’accumulation de connaissances.
Mais enfin, une nuit, nous parvîmes sous le ciel étoilé sous les regards stupéfaits de ceux qui nous avaient appelés. Leurs corps roses et mous, leurs expressions simiesques, leurs réalisations pitoyables étaient l’impitoyable preuve que les dieux avaient pris toutes les mesures nécessaires pour ne plus jamais craindre quoi que ce soit de leurs serviteurs.
Ils se trompaient.
Ils nous pensent disparus, et nous sommes sous leurs yeux.
Ils pensent contempler l’infini, mais nous leur apportons le néant.
Ils pensent à la vie, mais ils sont déjà morts.
Car la Chambre de Jade est ouverte, et l’heure de la vengeance a sonné.