-Courage maître, nous y sommes presque!
Presque. Voilà bien un mot que Balbus ne supportait plus. Cela devait bien faire trois jours qu'ils
étaient
presque arrivés au col. Cette destination maudite semblait
toutefois toujours s'éloigner au dernier moment, repoussant le délicieux
instant où les caravaniers n'auraient plus à monter mais bien à descendre la
pente.
En attendant chacun de ses pieds
lui semblait aussi lourd que du plomb, et chaque pli du terrain révélait plus
loin un nouveau rempart de pierre à gravir, toujours plus haut. Et toujours
plus froid.
Comment en était-il arrivé ici?
Balbus se rappela avec douleur le confortable triniclium d'été de son oncle, ses vignes courant sur les tonnelles, le doux gloussement des bassins, le parfum des fleurs, les courbes agréables des servantes ... et l'horrible entretien qui l'avait jeté sur les routes de l'incertitude et, accessoirement, de ces abjectes montagnes.
Son cher parent, patriarche de la famille et sénateur de son état, l'avait doucement rappelé à ses devoirs. Il ne devait pas oublier que la famille passait avant tout, et que la déchéance de celle-ci engagerait tous ses membres. Que leurs ennemis guettaient le moindre de leur faux pas, et que ses petits plaisirs d'enfants devaient cesser pour qu'il rende enfin à sa
gens une partie des efforts qui lui avaient été consacrés.
Les périphrases moralisantes avaient rapidement fait place à du concret. Dans la famille on ne perdait jamais de vu ses objectifs. Ou plutôt l'unique objectif: l'argent.
Balbus devait donc être le fer de lance d'une nouvelle aventure du clan : ouvrir de nouvelles relations commerciales avec l'Orient, et tout particulièrement le grand empire sassanide.
Il était jeune, dispensable, et par dessus tout son lien parental était assez
distant avec son "oncle", qui n'en portait que le nom, pour qu'il ne
fut pas considéré au yeux de la loi comme un membre du clan sénatorial. La
seule chose qu'il fallait retenir ici était "aux yeux de la loi", la spéculation et l'activité commerciale étant jugé indigne des sénateurs, et donc
interdite. Il ne fallait même pas penser à envoyer un affranchi à sa place :
"Bien trop dangereux" avait assené son oncle. Il voulait garder le secret absolu sur cette affaire, tant les précédentes avaient misérablement échoué par la faute d'indiscrétions, toutes au profit des familles adverses.
Bref, lui avait le droit de d'ahaner sur les sentes rocailleuses et dans l'air sec et glacial de ces montagnes infernales. Pour tout dire jamais il n'avait vu avant de tels sommets. Les premiers jours il avait été plongé dans une admiration mâtiné de frayeur en découvrant ses remparts de granite, ses abîmes sans fond, ses torrents fougueux et ses pics acérés couronnés de neiges éternelles. Un tel paysage ne pouvait qu'être habité des dieux eux-mêmes.
Mais au fur et à mesure de sa marche son regard s'était peu à peu arraché à cette contemplation. D'abord il ne vit plus que le sentier et son inimitable alternance de pierres et de crottes de chèvres, pour finalement fixer le lent et lourd ballet de ses pieds sur la rocaille. Son esprit même s'était arraché à toutes considérations trop complexes pour n'épouser plus que le rythme monotone de sa marche.
-Voilà maître, le col;
l'interrompit simplement son guide.
Le mot fit lentement route dans
l'esprit de Balbus. Le col. Ce n'était donc pas une destination mythique, une
allégorie de sa mort! Cette interminable marche lui avait presque fait oublié
la réalité de cette destination...
Un sursaut d'énergie irrigua soudain les jambes du Latin, et il se mit à marcher avec entrain vers le passage désormais proche, discret passage ouvert entre deux massifs titanesques.
Alors, petit à petit, l'horizon de glace et de rocs qui l'avait accompagné depuis le début s'inclina enfin pour laisser place à un nouveau monde. Les derniers pas de son ascension laissèrent apparaître loin en contrebas une vallée verdoyante, parcourue par un mince serpent bleu aux reflets argentés.
C'est à peine si Balbus se rendit compte de la présence d'un relais sur le col, et d'un groupe s'approchant de leur caravane. Son guide partit aussitôt à leur rencontre et échangea une série de mots brefs et rapides avec eux.
Le Latin se rendit compte soudainement de leur présence et nota avec inquiétude leurs armes; lances, poignards et casques de laitons.
-Que disent t’ils?
-Ce sont les gardes-frontières,
maître. Ils nous souhaitent la bienvenue en
bienvenue en Hayastan.
Les mots pénètrent Balbus de tout leur sens. L'aventure commençait vraiment pour lui et sa caravane.